La littérature près de chez vous

Terroir Classique

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Dans la préface de Nêne, le roman d’Ernest Pérochon, le romancier Gaston Chéreau s’interroge : « Les éditeurs s’imaginent généralement que les  lecteurs se demandent toujours, avant d’acheter un  roman, s’il est parisien, provincial, ou paysan ».  Le préfacier regrettait cette classification « Jadis, et ce temps n’est pas si éloigné de nous, on classait les romans autrement. » Chéreau s’inquiétait de voir les éditeurs trop souvent préférer le roman parisien, « alerte et toujours assez coquin », au roman « bourgeois » ou « paysan ». PLON, L’éditeur de Nêne n’aura sans doute pas regretté d’accorder sa confiance à ce roman de province « fort et rude », car Nêne obtint le prix Goncourt en 1920.

Chéreau opposait le roman parisien à un genre qu’il le qualifiait tantôt de « roman provincial », de « roman bourgeois » ou de « roman paysan ». Il proposait une définition pour ce genre auquel la critique avait déjà donné trop de noms, Gaston Chéreau parlait d’un roman dont l’action « se passe dans des conditions fixées par le pays, par les moeurs et par le temps ». Depuis 1920, les éditeurs parisiens ne craignent plus du tout ce genre plébiscité par les lecteurs et la critique lui a même trouvé un nom « le roman de terroir » Ce genre, qui s’affirme explicitement au début du XXe siècle avec le roman d’Ernest Pérochon trouve ses origines bien avant Nêne et bien avant les réflexions de Gaston Chéreau.

L’ancêtre du roman de terroir est le « roman rustique » Paul Vernois  en a dressé la typologie en 1962 dans son livre Le roman rustique de George Sand à Ramuz : « Peut être qualifié de rustique (…) tout roman qui s’inscrit dans le cadre exclusif de la campagne et dont les protagonistes essentiels sont des paysans. Tout au plus peut-on inclure dans l’horizon des champs le petit village et admettre comme personnages épisodiques l’instituteur, le curé et le médecin ». Il est communément reconnu que le roman rustique a été initié en France par Balzac et Georges Sand. Pour Balzac, on peut citer quatre romans : Les Chouans (1829) qui est essentiellement un roman historique, Le Médecin de campagne (1833), Le Curé de village (1839) et Les Paysans  (1844)  qui ne sera publié que de façon apocryphe qu’en 1855. Dans la préface de ce livre, Balzac demande « que l’on fasse place aux figures d’un peuple oublié ». Georges Sand consacrera le genre. Certains voient son premier roman rustique dans Valentine (1832), où elle décrit encore un paysan « idéal ». Mais c’est en décrivant les moeurs paysannes du Berry qu’elle  affirme véritablement le roman rustique avec  André (1835) et Mauprat (1835). Dans Maupat, elle introduit l’idiome local dans la littérature. Viendront ensuite Jeanne (1844), Le Meunier d’Angibaud (18XX) et La Mare au diable (18XX).  On peut aussi citer Les Maîtres sonneurs (1853), François le champi (18XX) ou La Petite Fadette (18XX).

À la fin du XIXe siècle, le roman qui n’est pas parisien s’ouvre de nouvelles perspectives avec le mouvement régionaliste. Ce roman trouve ses sources dans une littérature régionaliste qui c’est constituée en réponse aux excès de la centralisation. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les érudits de nos provinces commencent à fixer les spécificités régionales. Ils sont les témoins de la volonté uniformisatrice de la République. Ils voient que les différences de nos terroirs sont sur le point de s’effacer à tout jamais. Les folkloristes, les philologues, les ethnologues vont  inventorier les traditions, les idiomes, les proverbes, les contes, les chansons… grâce à eux les générations suivantes connaissent un patrimoine qu’elles n’ont plus la faculté de recueillir. Dans la revue Bleue du 18 juin 1904, Ernest Charles affirmait « Que la province est bonne à ceux qui la décrivent avec amour !  Qu’un Breton bretonnant écrive un livre sur la Bretagne, alors même que son récit en est tout simple et nu, il parvient à un relief singulier qui l’écarté du banal. (…) Cette floraison de livres écrits sur nos provinces, dans nos provinces, par des écrivains qui vivent presque tous la vie provinciale, est un témoignage heureux de l’activité intellectuelle de ces provinces mêmes. Elles perdent de plus en plus leur originalité extérieure; leurs coutumes et leurs moeurs s’uniformisent. Mais elles accroissent en même temps leur existence réelle. Elles allaient mourir. Elles renaissent. »

Le phénomène va s’emparer des romanciers, eux aussi ont craint que les charmes de nos régions ne disparaissent. Ils se sont empressés de renfermer dans leurs feuillets  des portraits, des albums de la vie des campagnes et des bourgs de province. Le phénomène n’est pas particulier à la France le roman provincial va connaître un très grand succès Allemagne et en Suisse. Les romanciers régionalistes italiens vont eux aussi imposer leur genre (surtout pour l’Italie du Sud).

Les auteurs régionalistes produisent une abondante littérature dans laquelle ils mettent en avant  les mœurs et coutumes de leurs régions.  L’auteur Franc-Comptois, Max Buchon, Ferdinand Fabre pour le Languedoc, Albert Samain, Émile Verharen, Anatole Le Braz, Charles Le Goffic, Théodore Botrel, Eugène Le Roy, Alphonse Daudet, Léon Cladel, Erckmann et Chatrian ou encore Charles Maurras qui va commencer à faire dévier le mouvement en le politisant avec sa doctrine très droitière. Le mouvement sera d’ailleurs divisé en les écrivains socialistes et ceux de la droite nationale (cette division se cristallise autour de l’affaire Dreyfus). Au début du XXe siècle le régionalisme littéraire est porté par des auteurs comme, Charles-Ferdinand Ramuz, Charles-Brun,, Ernest Pérochon, André Savignon, Jean Rochon, Alphonse de Châteaubriand, Hugues Lapaire, François Barberousse, Emile Guillaumin, René Bazin, Maurice Genevoix, Henri Pourrat ou entre autres Jean Giono. Le régionalisme ouvre de nouveaux horizons au roman de province ; il s’intéresse abondamment au monde paysan, mais pas seulement. Il y avait aussi une vie en province au-delà de la ferme ou du village. C’est l’avènement du roman de moeurs provinciales, du roman de moeurs bourgeoises… Ainsi le berrichon  Hugues Lapaire, éminent folkloriste et auteur de nombreux romans a écrit des romans éminemment « paysans » tel L’Epervier et d’autre plus « bourgeois » à l’instar de Les demi paons. L’étude des moeurs et de la sensibilité provinciales va ainsi largement déborder du seul monde paysan. Jean Charles-Brun, dans son ouvrage consacré au roman social au XIXe siècle expliquait ainsi cet engouement pour le roman régional « la nouveauté de tels romans serait due à d’autres causes plus profondes, et d’abord à cette constatation que l’espèce humaine est partout digne du même intérêt, capable de provoquer tes mêmes émotions, les mêmes colères, les mêmes admirations. Les romanciers, dégagés du préjugé traditionnel, découvriraient la France du silence, celle qui sème et récolte pour Paris qui l’ait tant de bruit; ils apercevraient la grandeur de sa mission qui est de perpétuer la race, delà nourrir et d’en maintenir l’énergie morale et les qualités essentielles par le constant apport d éléments sains qu’elle envoie non seulement à Paris, mais dans toutes nos grandes villes. Ils reconnaîtraient que celui fait le génie de la France s’agite, plus ou moins obscurément, dans toute la France ; que les paysans, les ouvriers, les bourgeois des moindres bourgs n’ont pas seulement un esprit qui leur est propre, mais un fond de qualités solides sans lesquelles un peuple ne survivrait pas à tant de causes de désagrégation, bon sens, courage, initiative, générosité… »

Après guerre, on évitera le terme de roman rustique car certains des auteurs qui avaient porté le genre se sont compromis avec le régime de Vichy à l’instar de Jean Giono ou Alphonse de Chateaubriand. On parlera plus facilement du roman « rural ». La terminologie de roman de terroir n’intervient que dans les années 60, avec le mouvement du retour à la terre. C’est Gaston Roger qui a consacré ce terme avec son livre Maîtres du roman de terroir publié en 1959  « Parmi les romans réussis, il en est dont la valeur tient étroitement – et souvent essentiellement – au terroir d’où ils sont issus ; que l’humanisme qui les nourrit n’aurait aucune évidence sans la « région » qu’ils évoquent ». Notons que ce terme « roman de terroir » a probablement été emprunté à nos cousins canadiens français qui utilisaient déjà cette terminologie au début du XXe siècle.

« Terroir », ce joli mot de la langue française étaient en tous les cas bien choisi pour désigner ce genre littéraire. Le terroir est menacé par l’uniformisation de la vie moderne, par la mondialisation, par le raccourcissement des distances, par les échanges ethniques. Le terroir ne s’oppose pas au progrès porteur de bonnes choses, comme la connaissance et la reconnaissance de l’autre, issu de civilisations et de cultures différentes. Mais le terroir doit veiller à ce que ce progrès ne gomme pas les différences régionales, les langues, les traditions, les coutumes. Au nom du progrès on a trop souvent mises de côté nos spécificités locales, on les a ringardisées. Le terme terroir reste pourtant porteur d’une vision positive, ancré sur une qualité de vie, des savoir faire locaux.

C’est dans les années 70 que le genre terroir va s’imposer en France. Deux corréziens sont à l’origine de cet élan. Jacques Peyramaure connaît le premier succès de librairies du genre avec La Terre qui demeure (1965). Claude Michelet se fait connaître avec J’ai choisi la terre (1975). C’est avec son second livre, Des Grives aux loups (1979) que Michelet connaît son plus beau succès ; près de 600 000 livres vendus ! Les limousins vont porter le roman de terroir ; aux côtés de Claude Michelet et Jacques Peyramaure, on voit s’imposer Denis Tillinac, Yves Viollier, Gilbert Bordes, Jean-Guy Soumy puis d’autres auteurs, d’autres régions suivront avec Jean Anglade, Michel Jeury, Jean-Louis Magnon.… Leurs romans mettent en scène la France rurale de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Nous sommes dans la mouvance du retour à la terre et l’on s’interroge sur les bienfaits du machinisme, tant dans le monde agricole que dans la révolution industrielle. Paradoxalement, le roman de terroir dépeint la même époque que celle à laquelle s’attachaient Hugues Lapaire, Lucy Achalme ou François Barberousse dans la première moitié du XXe siècle. La notoriété du Salon du livre régional de Brive permet de porter  « l’École de Brive », nom  donné par le journaliste Jacques Duquesne à ce mouvement de littérature terroir né dans en Corrèze. Les grands éditeurs parisiens ce jettent sur cette dynamique, tout le monde a sa collection terroir, les collections poche reprennent les meilleurs succès.  Certaines maisons d’édition s’imposent nationalement grâce au roman de terroir tel l’auvergnat de Borée.

N’en déplaise à certains « intellos boboïsants », le roman de terroir est bien un genre à par entière de la littérature française. S’il nous revenait de donner une définition au genre, nous nous rapprocherions sans hésiter de l’acception proposer par Gaston Chéreau et proposerions celle-ci « un roman qui se déroule dans une région particulière. Le lecteur découvre les traditions de l’endroit, ou d’un métier, par les aventures d’une famille, d’un personnage, l’auteur a le plus souvent choisi de planter son action à la fin du XXe siècle ou au début du XXe et souvent dans un milieu paysan, mais pas exclusivement ».

Pourtant, 40 ans après les premiers grands succès du genre, certains éditeurs parisiens reviennent à la prudence que dénonçait Gaston Chéreau dans la préface de Nêne en 1920. On nous dit qu’il est imprudent de publier un roman qui ne traite pas des moeurs de Paris, de polémiques sociétales, de crises existentielles, de biographies un peu vachardes…

Le petit éditeur de province que nous sommes fait le pari que le public a toujours autant d’intérêt pour les valeurs du terroir. Nous sommes installés dans cette Sologne, qui a vu naître Alain-Fournier, François Barberousse, qui a abrité Maurice Genevoix ou Marguerite Audoux. Pour nous, lire, c’est apaiser une fringale. Une fringale du beau français, de la phrase souple, ample. Une fringale d’histoires prenantes dans lesquelles sentiments, caractères, milieu social et géographique prennent toute leur place au service d’un récit qui nous interpelle et nous retire du monde le temps d’une lecture.

Une étude attentive du roman rustique et du roman de moeurs provinciales nous a enseigné que les contemporains des époques décrites par le genre roman de terroir avaient écrit de formidables opuscules qui déjà dénonçaient les dangers du machinisme, l’évolution trop rapide des moeurs, ils interrogeaient déjà sur l’avenir du monde rural, sur la place de la femme dans la société… Auteurs engagés, à gauches ou à droite, ils ont été des spectateurs attentifs de leur époque. Leurs romans sont le témoignage des moeurs de cette époque, des gens qu’ils côtoyaient, des territoires où ils évoluaient. Certes, chaque romancier a sa propre vue des moeurs de son époque et de sa région, mais si chaque roman fournit une vue fragmentaire, l’ensemble reconstitue la société du moment. Ces auteurs offrent un témoignage authentique de la vie de nos terroirs, il y a 100 ans. Ils proposent aussi une écriture d’une remarquable qualité, certains écrivaient dans un style d’une modernité qui nous a saisis. Cette recherche nous a conduit à redécouvrir les auteurs injustement oubliés, certains ont encore leur nom dans une rue, un foyer socio-culturel, un collège… mais nous pensons comme une anomalie qu’ils ne soient pas plus lus dans leur région, pourquoi les éditeurs n’ont-il pas entretenu cette littérature ? Combien de solognots se souvenaient de François Barberousse ? Lucy Achalme en Auvergne ? Emile Pouvillon en Quercy ? Ferdinand Fabre en Languedoc ? René Bazin pour l’Anjou, et bien d’autres terroirs ? Léon Duvauchel en Picardie ? Jules de la Madelène en Province ? Hugues Lapaire en Berry ? Emile Moselly en Lorraine, Jean-Baptiste Marcaggi en Corse, … Tous ces auteurs constituent les « classiques » du genre terroir. Une école régionaliste en quelque sorte qui rassemble des romans écrits entre la fin du XIXe siècle et l’entre-deux-guerres.

Cette collection « Terroir Classiques » va vous faire voyager dans tous les terroirs de France et vous les faire découvrir à travers la plume des grands écrivains de la région. Nous ne limiterons pas aux romans paysans et nous intègrerons à la collection des romans de moeurs provinciale ou bourgeoise. Peut-être nous ne nous limiterons pas à la seule province et nous regarderons du côté du « terroir parisien » qui au début du XXe siècle avait lui aussi ses moeurs, ses codes et même sa langue. L’Algérie au début du XXe siècle a également produit de remarquables romans qui mériteraient d’investiguer le roman « pied-noir ».

Pour l’heure, cette première saison de la collection vous propose une trentaine d’ouvrages ancrés dans nos provinces françaises. Ces récits vont vous faire sortir de l’actualité et vous plonger en arrière de 80 ans ou plus(voire beaucoup plus pour un roman historique). Vous allez retourner, le temps d’un livre, dans le pays où vous avez  été enfant, où vos ancêtres sont morts et où ils étaient nés. Poussez la grille du jardin et la porte d’entrée. Chalandez au grenier poussiéreux. Ouvrez des placards… Vous allez repeupler des souvenirs et animer votre mémoire.