La littérature près de chez vous

Années 60

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Marivole nous parle des terroirs dans les années 60

C’est dans les années 60 que naît la terminologie de roman de terroir, alors que le monde paysan, qui en est le cadre privilégié, connaît en 1960 les plus profondes mutations de son histoire, pour ne pas dire bouleversements. Les auteurs nous parle du héros traditionnel du début du siècle, ils ne nous parlent pas de son homologue des sixties. On aurait pourtant pu mettre en scène des valeurs qui prenaient le virage des Trentes Glorieuses, à l’instar d’Henry Madras qui titrait même son ouvrage : « La fin des paysans ». Mais en 1960, les éditeurs demandaient à leurs auteurs d’écrire du « terroir », du vrai, celui qui parle du début du XXème.

Le roman de terroir est un genre littéraire consacré au monde rural « à l’ancienne ». Les histoires se situent dans les campagnes françaises de la fin du XIX ème et du début XX ème. Leurs protagonistes, issus du monde paysan ou de la petite bourgeoisie provinciale, ont un lien privilégié avec la terre. Elle est le personnage principal des romans de terroir qui diffusent les valeurs rustiques propres à la paysannerie, qu’il s’agisse de la famille, des traditions, du langage -patois ou langue régionale-, et surtout du travail de la terre, qui oscille entre beauté et dureté. Dans les années 60, on s’applique donc à définir avec zèle ce genre littéraire. Mais sans se préoccuper des changements en cours. On passe donc à côté de la seconde mutation la plus importante vécue par nos campagnes. En effet, c’est au cours de cette décennie que le monde rural décrit dans les romans de terroir se métamorphose.

La vie rustique teintée de valeurs rassurantes prend la route du progrès et du capitalisme. Quels liens persistent entre le paysan et ses terres ? Peut-on d’ailleurs encore parler de paysans ? Le machinisme a fait disparaître les salariés agricoles. Il a également fait disparaître les paysans au profit de professionnels de l’agriculture. Notre héros du roman de terroir est passé d’un mode de fonctionnement basé sur la subsistance et l’autonomie à une production extensive et dépendante du marché de l’agro-alimentaire. Les disparités du monde agricole (les exploitants qui pratiquent avec succès l’agriculture capitaliste, ceux qui se sont endettés pour se moderniser, et enfin ceux qui demeurent en marge de ces bouleversements) ont fait naître un malaise paysan caractérisé par des conditions matérielles et sociales inférieures au reste de la population. Les jeunes des campagnes ne sont plus marginalisés et aspirent eux aussi à participer à la société de consommation. Même si les maisons paysannes sont devenues confortables et que les machines soulagent le dur labeur, ils sont nombreux à être tenter de partir en ville. Dans les années 60, ils sont 100 000 chaque année à quitter la terre. L’exode rural est irrémédiable et entérine l’effondrement de la population active agricole.

La rupture provoquée par les sixties est telle qu’aujourd’hui, en se remémorant cette décennie, on plonge dans la nostalgie d’un âge d’or. « Souvenirs, souvenirs, vous revenez dans ma vie, illuminant l´avenir, lorsque mon ciel est trop gris ».

Les années 60 sont les années des premières fois. L’ordre ancien laisse place à une inventivité audacieuse et révolutionnaire. La jeunesse issue du babyboom, qui n’a pas connu la guerre, veut se démarquer de la génération précédente. Et la distance la plus visible est celle de la révolution vestimentaire, largement inspirée du modèle anglo-saxon : les jupes rétrécissent, les collants remplacent les bas, et le blue jean devient l’accessoire de mode indispensable. Robes trapèze et robes chasuble, pour être la plus belle pour aller danser… La nouvelle génération, qui assiste et participe à la naissance de la société moderne, élabore de nouveaux codes sociaux. On préfère se tutoyer plutôt que de se vouvoyer, on part en vacances en voitures, on écoute du rock et on se retrouve pour écouter salut les copains, on rêve d’une idylle à la Sylvie et Johnny, on admire le sexy décomplexé de Brigitte, et on voit la vie en rose, jaune, orange, vert… couleurs acidulées et motifs à fleurs, pois et autres formes géométriques, métaphores du règne de la vitalité et de l’énergie.

L’essor de la télévision, la création du nouveau franc, les premiers pas sur la Lune, la première explosion nucléaire française, la première greffe du cœur, l’explosion du nombre d’étudiants sur les bancs des universités,… sont autant de révolutions culturelles, technologiques, politiques, économiques et sociales qui font de la décennie 60 la décennie de tous les possibles. On a soif de changements et de nouveautés, et les habitudes de consommation des Français sont bouleversées : «  le réfrigérateur, l’automobile et la machine à laver ont pris dans le budget ouvrier la place du pain quotidien » (Jean Fourastié, Les Trentes Glorieuses). Cette prospérité et euphorie de la consommation ne s’arrêtent pas aux portes des villes ; les campagnes aussi sont touchées. Encore plus qu’en ville, l’accès à la modernité va métamorphoser les modes de vie et transformer les visages de nos campagnes, jusqu’alors enclavées dans un mode de vie presque anachronique.

Pourtant, certains jeunes font le choix de rester. Et ils apportent alors un regard neuf sur l’agriculture et voit d’un bon œil les techniques modernes : la terre était à la fois synonyme de liberté et d’assujettissement. Désormais, elle doit rimer avec prospérité et confort. Au-delà des changements de modes de vie, les mentalités elles aussi changent. Les jeunes agriculteurs – qu’on n’ose plus appeler paysans – font le choix de produire plus pour vivre mieux. L’uniformisation des modes de vie fait basculer le système de valeurs prôné par leurs aïeux : vivre à la campagne d’accord, mais avec la télévision, le transistor, le téléphone et le réfrigérateur.

Le roman de terroir des années 60 rend compte de la deuxième plus grande mutation vécue par le monde rural. Pourtant, il ne s’agit pas d’un roman historique, mais d’un roman nostalgique. C’est une promesse de réminiscence … « Souvenirs, souvenirs, je vous retrouve dans mon cœur, et vous faites refleurir, tous mes rêves de bonheur … ».

Les éditions Marivole se décident presque 60 ans après à consacrer une collection aux « terroirs des années 60 ». La collection Années 60 arrivent dans vos librairies en octobre prochain, avec Le Prince des parquets-salons, écrit par Jean-Claude Fournier. L’histoire d’une bande de gamins qui courraient les bals du samedi soir du Bourbonnais, du Berry, et de la Creuse. Mais ces histoires là se sont déroulées dans tous les terroirs de France …